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Lycée Jules Renard - Nevers : "MGI - promesses d’avenir et masques d’argile"

dimanche 24 juin 2012, par Emmanuel Freund

La mission générale d’insertion du lycée Jules Renard accueille des jeunes en rupture, scolaire, familiale ou linguistique. Pour les accompagner dans leur démarche d’insertion professionnelle, un projet culturel associe atelier de pratique artistique et module d’histoire des arts. Cette année, un travail sur le thème du masque et du carnaval a réuni ces futurs adultes en quête de leur « personne » et de leur place dans la société.

La Mission générale d’insertion est hébergée dans l’enceinte du lycée Jules Renard. Située à l’écart des salles d’enseignement général mais proche du CDI, sa localisation dans l’établissement est, comme parfois, assez révélatrice de son statut et de ses spécificités éducatives. En effet, la MGI jouit d’une certaine autonomie qui la prédispose à une approche interdisciplinaire davantage que dans les filières générales. L’action coordonnée par Véronique Provot au sein du Dispositif Action d’Accueil et de Remobilisation s’intègre au projet d’établissement, et en particulier à son volet culturel. C’est dans ce cadre que le dispositif 2AR définit chaque année un projet thématique pluridisciplinaire.

Parallèlement à son objectif principal de prévention et de lutte contre le décrochage scolaire, la MGI accueille à temps complet une vingtaine d’élèves. L’objectif est de les accompagner, en l’espace d’un an maximum, dans l’élaboration d’un projet professionnel et dans la recherche d’une solution d’insertion. Une gageüre compte tenu de la diversité des profils et de l’extrême mobilité de ces jeunes dont le seul point commun est une situation de marginalisation, à différents degrés, par rapport au système scolaire classique.

Portraits masqués

Congolaise, Nicha vit en France depuis quelques mois. Comme ses camarades Mickaïl, Dilek, Serkan et d’autres primo-arrivants arrivés de Turquie, elle a débarqué à la MGI en cours d’année. Son regard traduit de façon éloquente ce que ses mots hésitants peinent encore à exprimer : une envie ardente de réussir ou peut-être, plus radicalement, d’exister. A ce jour, le dispositif d’insertion est la chance que lui offre l’institution pour prendre pied dans une société dont elle n’appréhende encore que les codes les plus superficiels. Cependant, ses difficultés sont amplifiées par les drames qu’elle a vécus et sa présence en cours est aussi aléatoire que son passé récent.

D’autres élèves comme Théo, Camille ou Bastien ont un profil totalement différent. Agés de seize à vingt ans, ils ont tous suivi un parcours ordinaire jusqu’au jour où des problèmes familiaux ou personnels ont précipité une rupture scolaire. Redoublement inefficace, orientation par défaut, les réponses apportées à leurs difficultés n’ont fait qu’amplifier chez eux le besoin d’échapper à un enseignement moins choisi que subi.

Pour faire face à cette hétérogénéité extrême à laquelle ne peut répondre un cursus général où spécialisation, abstraction et sélection sont encore bien souvent la norme, la MGI propose un type de pédagogie faisant une place plus importante à l’individualisation et à la pluridisciplinarité. Le projet culturel du dispositif 2AR concentre ces aspects complémentaires en mobilisant une quinzaine de jeunes et trois enseignants sur une durée de douze semaines. Il s’articule en deux modules totalisant cinq heures de travail hebdomadaires.

De l’histoire des arts aux arts appliqués

En histoire des arts, Mme Chéritel, enseignante de lettres, aborde les fonctions du masque dans différents contextes, que ce soit dans la Grèce antique, la culture maya ou certaines civilisations africaines. Cette exploration donne l’occasion aux élèves de se perfectionner en recherche documentaire et en expression, écrite et orale. En effet, la restitution envisagée consiste en la réalisation intégrale d’une exposition, de la conception des panneaux à la préparation du vernissage. Le thème du carnaval est également au programme de ce module dont l’approche comparative a intéressé l’ensemble des élèves et qui s’est conclu par une visite du musée Dapper, à Paris.

Dans le cadre de l’atelier argile, les élèves mettent en pratique différentes techniques étudiées et réalisent leurs propres créations « en tirant parti des contraintes et des potentialités du matériau », comme l’indique le descriptif du projet. Un matériau qui est véritablement au point de départ de l’aventure et qui possède sa petite histoire : M. Krowicki, agrégé d’allemand et auvergnat de cœur, anime l’atelier depuis plusieurs années. Il apporte la terre de chez lui en y adjoignant du feldspath afin d’en faciliter le séchage. Pour des jeunes, dont certains d’origine étrangère, c’est une belle invitation à créer, à partir d’une matière plus tout à fait première, mais déjà un peu alchimique…

De fait, la qualité et la variété des productions sont saisissants. Madou, qui a quitté le Burkina pour la France il y a sept mois, exhibe fièrement un masque qu’il a réalisé en moins de deux heures et dont la force comique ne déparerait pas dans un spectacle de commedia dell’arte. D’ailleurs, on ne peut s’empêcher de trouver à la majorité de ces créations des allures d’autoportraits, sans que l’on sache exactement s’il s’agit de ressemblances objectives ou d’analogies induites par l’empathie qu’inspirent ces jeunes sans limites mais aussi sans protection, c’est-à-dire littéralement sans frontières.

Principe de désir contre principe de réalité

En effet, ce qui frappe chez ces élèves, c’est leur difficulté sans doute plus grande que pour d’autres adolescents à se constituer une persona, un masque social. En dialoguant avec eux, le sujet qui revient de façon fréquente n’est pas tant l’intégration que la passion personnelle qui y fait trop souvent obstacle.

Djamila a dix-neuf ans. C’est la seule élève de la section qui n’a pas souhaité présenter son masque, prétextant qu’il était inachevé. Il faut insister pour qu’elle parle, d’elle-même un peu, de la culture japonaise surtout, passion qu’elle a découverte, comme tant d’autres, par l’intermédiaire du manga. Depuis, le manga s’est estompé mais le Japon est passé au premier plan : Djamila évoque la profondeur de cette civilisation sans faire l’économie de certains lieux communs mais avec une fascination et un intérêt manifestes. Désormais, son projet personnel – son rêve – c’est de faire « Langues O » à Paris. En rupture familiale, Djamila vit dans un foyer. Son « contrat de jeune majeure » lui donne un sursis jusqu’à son vingt-et-unième anniversaire. D’ici là, elle s’est résolue à passer en candidate libre un bac GRH vers lequel elle estime avoir été orientée par défaut…

C’est à ce stade que l’on mesure le professionnalisme et l’humanité dont doit faire preuve Véronique Provot pour amener ses élèves à prendre conscience du monde, à proprement parler, c’est-à-dire de ce qui fait obstacle entre leur désir et ses chances de concrétisation. Il faut à la coordinatrice de la MGI un véritable talent d’équilibriste pour conseiller et orienter tout en évitant les pièges parallèles de l’espoir irréaliste et de la résignation destructrice.

C’est là aussi que l’on apprécie à sa juste valeur la thématique choisie cette année. En prolongement de ce qui a déjà été réalisé, il pourrait être fécond pour ces adultes en devenir de comparer les rôles du masque dans les sociétés traditionnelles avec ses manifestations contemporaines, dans le domaine de la mode ou des réseaux sociaux, par exemple. On imagine également ce que pourrait donner un atelier d’expression dramatique en termes de mise en situation… Autant de moyens afin de réaliser que pour être au monde, il faut parfois avancer masqué.

Emmanuel B. Freund – juin 2012