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Lycée les Marcs d’Or - Dijon : "Projet Minéral Lumière"

mardi 17 mai 2011, par Emmanuel Freund

Au lycée Les Marcs d’Or, le label Excellence Métiers d’Art permet de développer des démarches créatives dans la continuité de projets existants. Il s’agit pour l’équipe enseignante d’anticiper les tendances d’un secteur professionnel en voie de diversification, entre artisanat, industrie et design, afin d’aider leurs élèves à acquérir des compétences techniques et esthétiques adaptées. Pour ce faire, la pédagogie de projet s’impose, l’intervention d’un designer apportant un surcroît de crédibilité et d’actualité à l’initiative.

Quatre trapèzes effilés qui s’assemblent pour former une pyramide tronquée, posée sur un axe servant de support : baptisé « Fleur de nuit », l’objet est insolite et élégant. On se plait à imaginer la lumière chaleureuse que le marbre translucide de cet abat-jour unique en son genre diffuserait au chevet d’un lit, dans l’intimité d’une chambre à coucher. « J’étais parti de l’idée de travailler avec la lourdeur de la matière. Partir d’un socle léger pour arriver à mettre la pierre en équilibre, cela donne une impression d’apesanteur ». Celui qui parle n’est pas un artiste-sculpteur, ni un designer en herbe.

Marc, dix-sept ans, est élève tailleur de pierre en première année de bac artisanat et métiers d’art. C’est en ces termes qu’il présente le prototype de lampe qu’il réalise dans le cadre du projet au titre éclairant de Minéral-Lumière.

Mené par trois enseignants en interdisciplinarité, cette action a pour but de faire comprendre les étapes et les exigences d’une démarche créative dans le cadre d’une production artisanale ou industrielle. « On est là pour leur faire acquérir une mentalité de concepteur, pas uniquement d’exécutant, explique Didier Bontemps, professeur d’arts appliqués. « Il faut leur montrer qu’ils ne sont pas là juste pour tailler dans la pierre, ajoute l’intervenante Julie Duverne, mais qu’ils peuvent aussi se tourner vers quelque chose de beaucoup plus créatif et contemporain. » Jean-Yves
reportage n°16 - planches

Huet, professeur de taille de pierre, souligne le propos : « C’est important de leur montrer toutes les possibilités qui s’ouvrent grâce à leur savoir-faire. Le fait de créer autre chose et de penser autrement leur permet de ne pas rester enfermés dans une tradition purement technique. »
reportage n°16 - Didier Bontemps

« Ce qu’on fait là va vraiment dans le sens de l’évolution du métier »

Cette ouverture correspond à une élévation du niveau des compétences prescrite par une filière qui se fédère tout en se diversifiant. En France, la taille de la pierre reste trop souvent confinée dans l’esprit du grand public à la restauration des monuments historiques, quand ce n’est pas à la marbrerie funéraire. Dans un pays au patrimoine minéral pourtant très riche, on ne consomme en moyenne que 0,5 m² de pierre naturelle par an et par habitant. Un chiffre qui fait réfléchir et réagir. Aussi la filière s’organise :

l’association Pierre de Bourgogne vient de passer avec la Région un contrat d’appui à la performance économique et à l’évolution des compétences. Ce document définit les orientations pour les trois ans à venir, encourageant la multiplication des applications nouvelles : aménagement et décoration de l’habitat d’intérieur, aménagement de l’espace urbain, de l’espace paysager, industrie du luxe… En parallèle, nombreuses sont les entreprises qui se dotent d’un pôle design afin de mieux valoriser leurs produits.

C’est donc à une professionnelle de ce domaine que l’équipe enseignante des Marcs d’or a fait appel pour intervenir dans le projet. Julie Duverne est designer. Son univers créatif est déterminé par la proximité avec les matériaux élémentaires et la nature. Questionnant les frontières entre l’art, l’artisanat et son domaine de référence, elle entame en 2009 un partenariat avec le lycée les Marcs d’Or. Sa collaboration concerne initialement les élèves de CAP ébénisterie, qui réalisent et exposent des prototypes d’après les sujets qu’elle leur a proposés.

Une sensibilisation à la culture de l’objet

Dès la rentrée 2010, la labellisation Excellence Métiers d’Art offre l’opportunité d’une reconduction sur deux années scolaires pour un volume horaire global de 62 heures, cette fois avec la section de bac AMA tailleur de pierre. Les premières interventions de Julie Duverne visent à explorer le thème tout en sensibilisant les élèves à la culture de l’objet, en complément de leur formation en arts appliqués. Présentation de ses propres œuvres, projection de nombreux visuels, visites de magasins en ville : par imprégnation, l’intervenante initie les élèves à des références et à des codes
reportage n°16 - Gilles Huet

esthétiques qui ne leur sont pas familiers. Il s’agit aussi de maîtriser une terminologie leur permettant d’élargir leur perception souvent technique de l’objet par une approche plus subjective, plus symbolique.

A partir de décembre, le groupe se lance dans la phase de recherche. Premier obstacle, résumé par un élève : « Le fait de partir de rien pour arriver à quelque chose, ce n’était déjà pas facile. Mais le plus difficile, c’est de trouver une idée, un fil conducteur, et ensuite, de rester dessus. » Un cahier des charges est imposé, mettant l’accent sur une contrainte de format, ce qui oblige les élèves à réinvestir les acquis et à adapter leur savoir-faire. Au cours de cette longue gestation qui met à l’épreuve les capacités d’abstraction, d’anticipation et donc d’autonomie, le rôle des enseignants se limite à celui de garde-fou. Tandis que Didier Bontemps et Julie Duverne veillent au respect du thème et des choix esthétiques de départ, les enseignants en taille de pierre supervisent la faisabilité technique des projets des élèves. « Pour les amener à avoir une démarche créative, il faut toujours énormément de temps, commente le professeur d’arts appliqués, rompu à ce type de démarche depuis une dizaine d’années. Il faut qu’ils puissent s’accaparer le projet. En général, le déclic a lieu quand ils entreprennent de nommer leur production, de la baptiser. » L’élaboration de ces planches de recherche, qui serviront de support d’évaluation pour les épreuves du bac, constituent un entraînement précieux en vue de la deuxième année, quand les futurs bacheliers élaboreront leur projet personnel de fin de formation.

Vers un autre rapport pédagogique

Après une courte période d’ajustement en février, la section se lance enfin dans la phase de réalisation. Deuxième difficulté majeure : les difficultés techniques imprévues. « Comme le choix du thème impose que l’on veuille pousser le matériau au bout de ses limites, explique Jean-Yves Huet, on s’aperçoit que les outils ne sont pas toujours adaptés. Il faut dire qu’on est plus dans la marbrerie fine que dans la taille de pierre. » Cet aspect du projet, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, permet de compenser un versant souvent occulté dans la spécialité, dont l’intitulé complet est d’ailleurs : « taille de pierre et marbrerie de la décoration. » Au plan des comportements, la confrontation à la réalité de la matière fait évoluer les rapports, d’abord entre élèves, avec les enseignants ensuite. Bien que les productions restent individuelles, l’entraide et le travail d’équipe se développent, un dialogue et un questionnement proprement
reportage n°16 - transparence de la pierre

pédagogiques s’intensifient avec les professeurs, qui, d’instructeurs, tendent à devenir accompagnateurs. On cherche ensemble des solutions, voire des accommodements, tout en restant au plus près possible du schéma initial. Comme le constate un élève, « on apprend qu’on ne peut pas toujours faire ce qu’on a imaginé à la base. » Corollaire énoncé par Didier Bontemps : « Plus l’écart est important entre l’intention de départ et la réalisation finale, plus on peut estimer que l’élève a appris. »

Quand trop de projets tuent le projet…

Cependant, les véritables obstacles se situent à un autre niveau. A bien des égards, la poursuite de l’action se solde par une course contre la montre. La lenteur et la continuité requises par une démarche créative s’accommodent mal des interférences créées par des agendas « concurrents » : imminence des stages en entreprise, jumelage de la section avec un lycée allemand, projets connexes : nombreux sont les impondérables qui viennent bousculer les échéances. D’ores et déjà, la phase finale de la réalisation est repoussée à la rentrée prochaine. Faut-il en conclure que trop de projets tuent le projet ? Dans un établissement imposant par la taille comme par le nombre des initiatives qui s’y développent, cette conclusion pourrait aller de soi.
reportage n°16 - atelier

Pourtant, au-delà des facteurs conjoncturels, d’autres freins sont à l’œuvre, qui tiennent par exemple à un cloisonnement des matières se répercutant directement dans la topographie des lieux d’enseignement. Exemple édifiant : la salle de cours d’arts appliqués, discipline officiellement assimilée à l’enseignement général, est située à cinq cents mètres du bâtiment professionnel où se trouve l’atelier de taille de pierre. Un « grand écart » somme toute délicat pour des élèves incités par ailleurs à mettre leurs conceptions à l’épreuve de la matière

dans le cadre d’un projet interdisciplinaire.
Gestion de l’interdisciplinarité, harmonisation des calendriers, instances de concertation et de régulation… on reconnaît là quelques unes des problématiques inhérentes à l’éducation artistique et culturelle et à sa mise en place au sein du projet d’établissement. Par le dynamisme qu’elle génère, la labellisation Excellence des Métiers d’Art vient en quelque sorte relancer des questionnements récurrents. Ce n’est sans doute pas là le moindre de ses mérites…

Emmanuel Freund, mai 2011